Depuis 2003, l’UNESCO reconnaît le patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Sous l’impulsion de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame, 18 ateliers de cathédrales européens sont désormais reconnus au patrimoine culturel immatériel mondial.

Le patrimoine culturel immatériel, qu’est-ce que c’est ?

Atelier de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame, rue du Grand Couronné dans les années 1920, crédit : F.OND
Atelier de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame, rue du Grand Couronné dans les années 1920, crédit : F.OND

Le patrimoine culturel immatériel (PCI) est une notion développée par l’UNESCO. Il reconnaît et sauvegarde les pratiques, les savoir-faire et les rituels qui sont transmis de génération en génération et revêtent une dimension humaine universelle, contrairement aux listes du patrimoine mondial, qui classent des monuments et des sites. Il est multiple, vivant et réaffirme l’identité des communautés qui le préserve et le partage. Il intègre les traditions héritées du passé ainsi que les pratiques contemporaines. Seules ces communautés déterminent si une pratique fait partie de leur patrimoine culturel immatériel.

Depuis la ratification de la convention en 2006, la France compte plus d’une vingtaine d’éléments inscrits sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.

Inscription de la Fondation sur la liste représentative du PCI en France

Logo de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame pour accompagner sa candidature et son inscription à l’Unesco, crédit : F.OND, création : Ligne à Suivre
Logo de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame pour accompagner sa candidature et son inscription à l’Unesco, crédit : F.OND, création : Ligne à Suivre

La Fondation de l’Œuvre Notre-Dame, institution dédiée à la conservation-restauration de la cathédrale de Strasbourg, a initié en septembre 2015, sa démarche d’inscription sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel en France, une étape préalable au classement à l’UNESCO. Elle a coopéré avec l’institut d’ethnologie de l’Université de Strasbourg à la rédaction du dossier d’intention (pdf) afin de préserver ses pratiques artisanales traditionnelles perpétuées dans ses ateliers. Le Ministère de la Culture et de la Communication a évalué puis approuvé le dossier le 27 juin 2017. 
Suite à cette reconnaissance, le ministère a proposé que la France, représentée par la Fondation, s’associe à d’autres pays pour présenter une candidature conjointe à l’UNESCO.

Une candidature conjointe pour préserver les savoir-faire

Atelier de la Fondation de la Meinau en 1965, crédit : F.OND
Atelier de la Fondation de la Meinau en 1965, crédit : F.OND

Lors du Colloque annuel des architectes et responsables de cathédrales d’Europe (Europäische Dombaumeister) qui s’est tenu à Pise (Italie) en 2016, la Fondation a présenté son projet de classement au PCI. L’année suivante, au colloque d’Erfurt (Allemagne), ces derniers ont exprimé leur soutien en faveur d’une candidature conjointe.

Cinq pays et 18 ateliers ont porté le projet :

  • la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame pour la France ;
  • Aix-la-Chapelle, Bamberg, Cologne, Dresde, Fribourg-en-Brisgau, Lübeck, Mayence, Passau, Ratisbonne, Schwäbisch-Gmünd, Soest, Ulm et Xanten pour l’Allemagne ;
  • Linz et Vienne pour l’Autriche ;
  • Trondheim pour la Norvège ;
  • et Bâle pour la Suisse.

Pour appuyer cette démarche, le dossier a collecté un total de 147 lettres de consentement, dont 24 pour la partie française, signées notamment par les illustrateurs Tomi Ungerer et John Howe, l’archevêque Mgr Luc Ravel, l’ancien maire et administrateur de la Fondation Roland Ries, ainsi que l’ancienne maire-administratrice et ministre de la culture, Catherine Trautmann.

La Fondation a réussi à mobiliser les acteurs du secteur culturel et patrimonial autour du projet. Elle a ainsi bénéficié du soutien d’universitaires, de la Direction régionales des affaires culturelles et de la Société des Amis de la cathédrale de Strasbourg.

Pierre d'Europe : pinacle «décoratif» composé de 18 éléments réalisés dans différents matériaux par des ateliers de cathédrales européens, crédit : F.OND
Pierre d’Europe : pinacle «décoratif» composé de 18 éléments réalisés dans différents matériaux par des ateliers de cathédrales européens, crédit : F.OND

Le 17 décembre 2020, le Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel a intégré au Registre des bonnes pratiques de sauvegarde : « Les techniques artisanales et les pratiques coutumières des ateliers de cathédrales, ou Bauhütten, en Europe : savoir-faire, transmission, développement des savoirs, innovation ».

Le terme d’atelier, appelé Bauhütte en allemand, fait référence à l’organisation d’un réseau d’ateliers dédié à la construction ou à la conservation-restauration d’un édifice. Il désigne aussi l’espace de travail propre aux artisans.

Le patrimoine culturel immatériel Unesco des ateliers de cathédrale

La reconnaissance de l’UNESCO atteste de l’importance des techniques artisanales et des pratiques coutumières des ateliers de cathédrales. Elle met en lumière leur savoir-faire, leur transmission, le développement des savoirs et leur capacité à innover dans la préservation des monuments pour lesquels ils œuvrent.

Les métiers des ateliers

Les ateliers de cathédrales représentent de véritables trésors d’artisanat et de savoir-faire. Ils ont joué un rôle essentiel lors de la construction des édifices et de nos jours dans leur préservation. Ils réunissent de nombreux métiers d’exception : taille de pierre, sculpture, conservation-restauration, plâtrerie-stuc, maçonnerie, menuiserie, charpenterie, montage d’échafaudage, couverture, forge, orfèvrerie, restauration de métal, vitrail, etc. Sous la direction d’un·e responsable, souvent architecte de formation, ces expert·es techniques collaborent avec des archivistes, des archéologues, des historien•nes, des historien•nes de l’art, des chargé•es de communication et de presse et du personnel administratif, créant ainsi un écosystème de compétences complémentaires.

Ces ateliers, qui rassemblent de 4 à 100 personnes (en moyenne une quinzaine personnes), conservent les coutumes, connaissances et rituels de génération en génération, et se les transmettent d’artisan•ne à artisan•ne, que ce soit par transmissions orales ou écrites, grâce à de nombreuses archives.

La formation des artisans

Dans un contexte où les formations en taille de pierre se raréfient en Europe, les ateliers de cathédrale, dont ceux de Strasbourg, jouent un rôle crucial dans la formation de jeunes professionnel•les.
Chaque année, la Fondation accueille deux apprenti•es qui s’investissent dans l’art de la taille de pierre ou de la sculpture. Les ateliers ont su préserver leur savoir-faire au fil des siècles, grâce à une transmission active et interdisciplinaire des connaissances et des gestes techniques, comme ceux liés à l’utilisation d’outils traditionnels. Elle accueille également un(e) aspirant·e compagnon.

Atelier de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame, apprenti en CAP de Taille de pierre (Lycée Professionnel Camille à Remiremont), crédit : F.OND, photo : Simon Woolf, 2023
Atelier de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame, apprenti en CAP de Taille de pierre (Lycée Professionnel Camille à Remiremont), crédit : F.OND, photo : Simon Woolf, 2023

L’enseignement au sein des ateliers repose sur une relation privilégiée entre l’artisan•ne et son apprenti.e. Cette proximité est fondamentale pour la transmission des savoirs dits « implicites », ceux qui ne se transmettent ni à l’oral, ni par écrit : au fil des siècles, les apprentis ont acquis cette précieuse « intelligence de la main » par imitation et observation.

L’innovation

Inspection des polychromies aux rayons X à la cathédrale de Bâle, crédit : Münsterbauhütte Basel
Inspection des polychromies aux rayons X à la cathédrale de Bâle, crédit : Münsterbauhütte Basel

Bien que les pratiques des ateliers de cathédrale soient séculaires, leurs connexions avec l’environnement socio-économique, en font des lieux où se côtoient traditions et innovations.
La Fondation collabore avec les services des Monuments Historiques et la sphère universitaire et scientifique pour mener des projets orientés vers la préservation du patrimoine bâti ancien et de leurs matériaux de construction.

À Strasbourg, plusieurs projets de recherche sont en cours avec l’INSA, comme celui de la datation des métaux anciens du portail Saint-Laurent. Cette étude associe les savoir-faire traditionnels des artisan•nes aux technologies innovantes développées par les étudiant•es ingénieur•es. Un autre partenariat est prévu avec des laboratoires publics (C2RMF, ETIS de l’université de Cergy) et privés (Epitpos) dans le cadre d’un projet européen. Cette initiative vise à étudier l’évolution des matériaux sur la cathédrale de Strasbourg (et d’autres monuments en France), en corrélation avec les changements climatiques. L’objectif de cette collaboration est d’anticiper leurs impacts et de proposer des solutions durables pour préserver le patrimoine architectural.

Cet équilibre subtil entre traditions et adaptation à l’innovation, permet aux ateliers de perdurer et d’évoluer, ce qui contribue à préserver les monuments.

Une richesse documentaire multiséculaire

Gypsothèque de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame, crédit : F.OND, photo : Simon Woolf, 2019
Gypsothèque de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame, crédit : F.OND, photo : Simon Woolf, 2019

Dès le Moyen Âge, les ateliers de cathédrale, conscients de leur valeur historique et de leur mode d’organisation, ont saisi l’importance de consigner et de préserver les connaissances. Les documents écrits, visuels et les supports matériels produits et conservés par ces ateliers sont d’une grande diversité : livres de comptabilité, chartes, titres de propriété, livres, photographies, plans anciens et modernes, gabarits, cartons et fragments de vitraux, moulages en plâtre et maquettes, pierres d’origine et de restauration, ainsi que mobilier technique, outils anciens et échantillons de matériaux. Cette documentation a une triple finalité :

  • servir de sources d’information pour les campagnes de conservation-restauration ;
  • assurer la transmission des connaissances collectées au fil des siècles ;
  • accorder aux ateliers et à leur spécificités le statut d’objet d’étude académique, tant pour les sciences humaines et sociales que pour les sciences expérimentales.

À Strasbourg, les collections comptent environ 100 000 objets, tous supports confondus. Elles sont, pour le personnel de la Fondation, une ressource essentielle aux recherches menées dans le cadre des chantiers de conservation-restauration. Elles ont aussi vocation à être diffusées et valorisées auprès d’un public plus large. LUMEN, le portail numérique des collections : Un processus de numérisation et de mise en ligne est déjà en cours, et offre ainsi une meilleure connaissance de ce patrimoine exceptionnel.

Les rituels et les traditions festives

Messe traditionnelle réunissant les agents de l’atelier de Cologne, crédit : Dombauhütte Köln
Messe traditionnelle réunissant les agents de l’atelier de Cologne, crédit : Dombauhütte Köln

Au sein des ateliers de cathédrale, de nombreuses traditions, coutumes et fêtes sont perpétuées. Elles sont un témoignage vivant de l’héritage médiéval et de l’organisation des tailleurs de pierre en confréries suprarégionales. Ces rituels font partie intégrante de la vie quotidienne des artisans et rappellent parfois les traditions du compagnonnage. Bien que la Fondation ne pratique pas de rituels, d’autres ateliers européens perpétuent cette tradition. À Ulm, chaque apprenti qui achève son apprentissage est officiellement reconnu par son atelier lors d’une cérémonie appelée la Freisprechung.
C’est ainsi que la candidature intègre la préservation de ces rituels et coutumes festives, un lien précieux avec le passé qui renforce le caractère unique des ateliers de cathédrales.

L’atelier de Strasbourg joue un rôle essentiel en tant qu’acteur central d’un chantier permanent au cœur de la ville. Grâce à des actions de communication et de sensibilisation lors de portes-ouvertes, de visites guidées ou encore sur son site internet, ses réseaux sociaux et dans la presse, les pratiques en conservation-restauration architecturale sont mises en valeur. Ces initiatives renforcent le lien entre l’institution et les différents publics et suscitent l’intérêt des plus jeunes pour les métiers traditionnels.